L’Héautontimorouménos musulman

Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

« L’Héautontimorouménos » (Le bourreau de soi-même), C. Baudelaire, Les Fleurs du mal.

Malek Bennabi, à l'origine des concepts de Mondialisme et de colonisabilité.

L’homme « post-almohadien » est un homme démissionné de l’histoire, un homme sans  efficacité sociale, incapable de reproduire le geste créateur de ses ancêtres de l’âge d’or. Il marque bien le moment de rupture. Bien sûr, les musulmans continueront de garder en apparence, ça et là, la tête hors de l’eau, mais ils sombreront tous inéluctablement dans la non-civilisation. Ils seront désormais incapables de refaire la synthèse de l’homme, du sol et du temps, le catalyseur de la foi première de leurs ancêtres de Médine leur faisant cruellement défaut. Ibn Khaldoun (mort en 1406) avait conscience de cela, non seulement en tant que savant, mais aussi en tant qu’homme politique. Il guettait, le désespoir dans l’âme, le moment où un esprit de corps (‘asabiyya, esprit de corps, idéologie) prendrait le relais, pour ranimer cette Oumma qu’il voyait s’éteindre inexorablement.

Tel est le spectacle qui s’offrira désormais à l’observateur scientifique de la société musulmane. Ibn Khaldoun qui a peut-être pensé un moment trouver en Tamerlan le sauveur de la situation, se contentera de tenter d’en dresser le bilan, non sans noter qu’il avait conscience de découvrir une science nouvelle : le ‘ilm ul-‘imrân, la sociologie, en tant que science de la dynamique sociale. Il fallait sentir le tremblement pour commencer à s’intéresser à ses causes. Notons au passage que le mot arabe ‘imrân est de même racine que isti’mâr qui traduit le mot français colonialisme. Dans un sens, il traduit ce qui existe, dans l’autre il traduit un appel à la colonisation.

Hamlet, 1938.

L’homme post-almohadien est un homme incapable de créativité, réfractaire à l’autocritique, réfractaire aux idées créatrices, un homme sans courage de reconnaître en lui-même la cause de son état. C’est l’homme qui accuse toujours les autres. Sa faiblesse l’ayant conduit à la colonisabilité, puis de là à être colonisé, il tient le colonialisme pour la cause et non l’effet de son état. Sa décision n’est jamais qu’une demi-décision. Quand il agit, il fait peu et mal. Toujours négligent, il est cependant toujours satisfait de lui-même. C’est un homme qui ne connaît pas le dégoût de soi.

C’est l’homme de la ruse. Mais de quelle ruse ! Il ruse contre lui-même. Il apprend à se voiler la face. De nos jours, il est islamiste [Autrement dit un extrémiste. C’est-à-dire non pas un musulman qui se base sur les fondements de l’Islam, mais qui est excessif dans sa pratique quand bien même le Juste Milieu (al-Wassat) est inhérent à l’Islam. Or une pratique excessive est systématiquement amenée à s’estomper. Comme un coureur qui débute sa course par un sprint. Au bout de quelques mètres, s’il n’a pas déjà mis fin à sa course, il ralentit considérablement.]* quand il veut faire mine de s’assumer, baathiste ou berbériste quand il veut faire preuve d’originalité. Il y a quarante ans, il était militant marxiste et progressiste. Maintenant, il est démocrate et républicain. Il est prêt à tous les rôles. Sauf celui de l’honnêteté envers soi-même.

Texte de Malek Bennabi recueilli par son disciple Omar Benaïssa dans  Malek Bennabi et l’avenir de la société islamique.

*Remarque du bloguer (moi-même).

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Les Marchands, voyeurisme social

C’est une grande joie pour moi de voir le Théâtre du Nord programmer, une fois de plus, le dramaturge et metteur en scène Joël Pommerat, pour la saison 2011-2012. L’occasion pour moi de vous parler des Marchands. Cette pièce vient compléter la trilogie entamée sur le monde du pouvoir. Et, justement, «Les Marchands» concerne ceux qui semblent ne pas en bénéficier: les ouvriers. Plus particulièrement une manutentionnaire corsetée, au sens propre comme figuré, par son travail. Celle qui se présente comme narratrice nous informes que son amie parle avec des morts. Selon elle, «seuls les morts ont une existence vraie, une vie réelle». Et c’est «naturel» …

Les Marchands

© Elisabeth Carecchio

Nous avons l’impression pendant les deux heures de la représentation d’êtres nous mêmes des fantômes qui viendraient explorer, le temps de la représentation, la vie d’un ouvrier lambda (dans ce cas, n’auraient-elles pas raison de dire que seuls les morts, nous, les spectateurs-fantômes, ont une existence vraie?). C’est cette narratrice-ouvrière qui entretient une relation avec les morts, qui nous auraient invités afin de nous faire une visite guidée de son passé en étant elle-même un fantôme. Une fable à priori banale du «peuple», ceux qui travaillent ou qui tentent seulement de travailler pour survivre, pour être. Et on découvre avec effroi la crue réalité d’aujourd’hui. Dans un arrière plan de mondialisation, des hommes et des femmes privés de leur liberté puisqu’ils ne font qu’essayer de survivre. Le travail, ce médiocre travail, ne fait d’eux que des pantins du «Divin Marché» (Dany-Robert Dufour). Et c’est en ce sens que Joël Pommerat amène le spectateur à réfléchir en ne faisant que montrer, sans prise de position politique apparente. Un parti pris proche du style journalistique. Comme le suggère gère l’artiste engagé, Berlot Brecht: «   Montrer plutôt que discourir  ».

Nombreux sont ceux qui se plaignent de leur travail. Une véritable torture et robotisation de l’être humain par la répétition machinale de gestes simples, faisant de l’ouvrier non seulement une machine qui prend, pose, colle, coupe, assemble, vice… mais participant, de surcroît, à l’extinction de la conscience et, ainsi de la réflexion. Cela revient à priver l’homme de ce qu’il a de plus chère, ce qui lui permet justement de se distinguer de la machine. Et ceci n’est pas une exclusivité, c’est au contraire une véritable banalité que nous propose Joël Pommerat au travers de ce témoignage  cauchemardesque. Il ne fait que faire un zoom sur un maillon aliéné de cet impitoyable rouage. Et ce phénomène n’est pas prés de s’essouffler, au contraire il s’amplifie. Puisque nous entrons dans le temps du « travailler plus pour gagner plus  »…

J. Pommerat n’est en aucun cas dans la dénonciation, il ne fait que retranscrire ce témoignage dans un univers onirique et morbide, avec des phénomènes surréalistes. Chez ces marchands-là, les morts sortent des téléviseurs et reviennent en toute simplicité parler avec les vivants. Il y a aussi cet enfant qui tombe du 21e étage et se relève, rajuste son vêtement et marche d’un pas tranquille… Un autre élément troublant, c’est l’apparition d’un « Fils » de l’amie, aussi vieux que sa dite mère. Il n’apparait que dans les moments tragiques, tout cela vient évidemment briser le réalisme et la banalité primaires de la fable.

Elisabeth Carecchio

Ce témoignage, il nous le propose par une «esthétique fragmentée». Effectivement, la progression de la pièce se fait par un enchainement d’images comme une succession de souvenirs troubles sous – plus de 80 fondus en tout – que la narratrice exposerait et expliquerait par la voix-off, nous traduisant même l’apparent langage des personnages. Des fondus entre chaque action comme pour illustrer le caractère répétitif du mouvement d’une machine, d’autant plus qu’avec les crises de tétanie dont est parfois sujette la protagoniste, on la confondrait volontiers avec un robot…

Elisabeth Carecchio.

Shems.

Kill me please

Benoit Poelvoorde - Kill me pleasepar Olias Barco. Avec Aurélien Decoing, Virginie Efira, Benoit Poelvoorde.

Verra-t-on un jour inscrit dans la constitution le droit de mourir pour tout un chacun ? C’est la question qui aurai pu caractériser « Kill me please » si le film n’était pas une production déjantée.

Comédie ? Drame ? Difficile d’identifier le genre du dernier film d’Olias Barco.  À travers cette comédie subversive,  il aborde avec cynisme et humour noir un thème difficile et parfois tabou. Néanmoins, en sortant de la salle, c’est une toute autre question qu’on se pose : qu’est-ce-qui est le plus cynique : rire sur le sujet, ou essayer de contrôler la mort ?

Retirée dans un coin isolée à la lisière d’un bois enneigé, la clinque du Dr. Krüger accueil les désenchantés de la vie. Son idéal : faire du suicide un droit pour tous, mais surtout un acte qui se fera désormais dans la douceur et la dignité. Subventionné par le gouvernement, il met en place le suicide médical assisté. Les patients, futurs suicidés, sont d’abord sélectionnés par le directeur (Dr. Krüger) avec une vidéo de motivation. Avec la grosse somme versée pour intégrer la clinique, ils disposent d’une dernière volonté : celle-ci est aussi farfelue et loufoque que les personnages eux-mêmes. Controversée dans les médias et, surtout, par les villageois qui sont logés à proximité, la clinique suscite les polémiques et fait monter la pression. Elle accueillera, malgré elle, une chasse à l’homme qui se terminera par un joli massacre. La volonté de mourir avec laquelle étaient initialement venu les « patients » laissera désormais place à l’instinct de survie… ou presque. À trop vouloir contrôler la mort, la faucheuse jaillit avec violence, imprévisible et omnipotente, emportant tout sur son passage : qui voulait mourir et qui ne s’y attendait pas ; pour assoir son incontestable impérialisme, peut-être. C’est ainsi que la deuxième partie du film déboule en crescendo et devient chaotique.

Produit par la même équipe,  Kill me please reprend certaines lignes du culte C’est arrivé prés de chez vous. Caméra épaule, une manière de filmer proche du documentaire, le film floute, dans une première partie, la limite entre le réel et le fictif. Si ce n’était le noir et blanc granuleux qui intensifie l’aspect terne et morbide, on se croirait parfois dans son canapé devant l’émission belge Strip-tease.

Ce ressenti est davantage accentué par l’absence presque totale de musique. Malgré cet aspect de faux documentaire, Olias Barco permet de beaux plans et travellings pour tirer au mieux parti des décors du « plat pays ».

Le doute est filé au début du film avec Monsieur Demanet, le personnage interprété par Benoit Poelvoorde. La mise en abîme est effectivement troublante : célèbre réalisateur en déprime, Monsieur Demanet veut mettre fin à ses jours. Une interprétation d’autant plus intéressante quand on sait que Poelvoorde est un dépressif chronique qui aurait, lui aussi, attenté à sa vie.  Dans une interview datant de 2007, il explique que « c’est le public qui [lui] a sauvé la vie ». Heureusement, dans Kill me please ce n’est pas le cas. Sans surprise, son personnage se suicide dés le début film. On ne sait donc plus trop qui sera le personnage principal, et qui à s’attacher. Mais cela permet de se concentrer sur chacun des personnages plus dérangés les uns que les autres : un riche rappeur punk, un jeune dépressif, délicieusement interprété par Virgile Bramly, et qui a « toujours voulu se suicider, depuis tout petit déjà », un homme qui a perdu sa femme… au poker ! Etc.

Bien qu’elle lui est comparable, cette comédie pas si loin de la réalité* ne se hisse pas au même niveau que C’est arrivé prés de chez vous. Un film qui nous rend ravi de l’avoir vu, mais ne donne pas l’envie de le revoir !

* Ce type d’établissement « d’accompagnement au suicide » existe vraiment en Suisse.

Shems.